Détective-scribe
Journal de bord, du 22 septembre 2025
Je posais la même question depuis la veille : « Qu’est-ce que je venais de voir ? »
Au lendemain de la diffusion du premier épisode des « Chevaliers de Guenièvre », je ne m’étais toujours pas remis de ce que je venais de voir. Une petite chaîne YouTube vient, en effet, de nous offrir l’un des projets d’animation les plus prometteurs de ces dernières années. Un projet né d’une collaboration entre la chaîne YouTube Glitch Productions (qui diffuse la série) et d’anciens artistes de chez Walt Disney Animation Studios, et qui révélait déjà un potentiel incroyable lors de la diffusion de son premier teaser en janvier.
Sur YouTube, on trouve de nombreux projets d’animation intéressants, portés par des artistes talentueux et autodidactes. Harry Partridge fut, à ma connaissance, l’un des premiers youtubeurs à exploiter pleinement l’animation pour créer des sketchs, avec une qualité telle qu’on pourrait les confondre avec des productions de Cartoon Network. On peut également citer d’autres œuvres comme God School (qui rappelle le style Disney channel), Hazbin Hotel (dans l'esprit des productions de Adult Swim), et bien d’autres encore qui méritent qu’on s’y attarde.
Parmi ces chaînes ambitieuses, on retrouve Glitch Productions.
On les connaît surtout pour The Amazing Digital Circus, devenu en quelques mois un phénomène mondial. Une série née sur YouTube, devenue virale, puis récupérée par Netflix. Une preuve que le modèle “digital-first” peut aujourd’hui rivaliser avec les circuits traditionnels.
Mais cette fois, on ne parlera pas de Digital Circus(il y a déjà plein voir même trop de topic sur le sujet). Je veux parler plutôt de leur nouvelle production : un épisode de 20 minutes en animation 2D traditionnelle
« Oui, de la bonne vieille 2D à l’ancienne ! »
À l’heure où l’industrie délaisse progressivement l’animation dessinée au profit de la 3D, souvent jugée plus rentable et plus rapide à produire. Le fait que ce soit de la 2D rappel à quel point ce média peut encore attirer les foules.
Depuis plusieurs années, l’animation 2D est en constant recule voir presque en disparition dans les grands studios.
La 3D est devenue la norme : production à la chaine d’épisode destiné au plateforme de streaming, coûts optimisés grâce à la délocalisation vers des pays tiers, et merchandising de jouet facilité par matraquage télévisuel. Les grands groupes privilégient ce format qui est plus “sûrs”.
À l’inverse de ce modèle, les studios indépendants comme Glitch fonctionnent différemment.
Ils sont moins hiérarchisés avec plus, de liberté créative et surtout moins de contraintes par le poids marketing qui impose une assurance rentabilité.
Ce premier épisode est la preuve qu’un studio indépendant peut encore prendre des risques visuels et narratifs que les grandes structures hésitent à assumer. Et c’est là que ça devient fascinant.
Justement parlons-en !
L’épisode commence comme le genre d’histoire qu’on raconte aux enfants le soir. Avec la douce voix d’une narratrice qui nous parle d’une princesse enfermée dans une tour, gardée par des machines fonctionnant au sang et à la peur. Elle rêve d’être sauvée par des chevaliers.
Puis le décor en apparence féérique se fissure.
On découvre que cette histoire est devenue la base d’un parc d’attractions fondé par un homme: un entrepreneur visionnaire avec un look rappelant étrangement Walt Disney. Il lègue son empire à sa fille — brillante, instable et peut-être psychopathe — qui semble avoir crée des robots presque humains qui saignent, qui hurlent et qui sont exploités pour faire fonctionner la féerie que vend le parc à ses visiteurs.
Et c'est là que nous spectateur on finit par comprendre : ce n’est pas un conte. C’est une dystopie.
Cette séquence d'introduction nous montre de fausses affiches de films qui défilent et, au fur et à mesure, révèlent le monde dystopique en arrière-plan. Le contraste entre la féérie, présentée comme un produit, et le monde dystopique, qui constitue la réalité, nous donne déjà un aperçu de l’univers dans lequel vont évoluer l’histoire et les personnages. Parmi eux, on retrouve deux jeunes filles qui seront les protagonistes de cet épisode : Franky et Andy.
Dans les entrailles d’une planète terraformée à la hâte pour servir les ambitions d’un parc céleste, la lumière ne descend jamais. En bas, dans les bas-fonds étouffants, survivent ceux que le rêve n’a jamais atteints.
Franky et Andy font partie de ce monde oublié.
Au-dessus d’eux, suspendu dans les nuages, le parc brille comme une promesse inaccessible. En dessous, la réalité est toute autre : une ville rongée par la misère, saturée de fumées industrielles et de déchets rejetés par cette utopie artificielle. Deux populations s’y opposent en silence : les natifs, laissés pour compte, et les « parkistes », ces employés venus servir la machine… et qui, comme tout les autres, tentent d’y survivre eux aussi.
Nos deux protagonistes, Franky et Andy, survivent dans ce monde fracturé.
Franky récupère de la ferraille dans les déchets du parc pour la revendre.
Andy répare les robots du parc.
Une routine précaire, mais nécessaire.
Puis tout bascule.
Au détour d’une carcasse métallique, Franky découvre une relique improbable : Guenièvre.
Une androïde.
Une princesse mécanique.
La mascotte du parc… réduite à l’état d’épave.
Le patron des deux jeune filles, Spark, y voit une opportunité. Une marchandise rare.
Franky, elle, y voit une chance.
La réparer.
La ramener là-haut.
Trouver enfin une place dans ce monde qui les rejette.
Alors les deux amies tentent l’impossible.
Et Guenièvre se réveille.
Mais quelque chose ne va pas.
Sous son apparence parfaite, quelque chose d’ancien, de dangereux… respire encore. Et lorsque le parc envoie un robot de guerre pour la récupérer, la vérité éclate dans un fracas de métal :
Guenièvre ne fuit pas.
Elle détruit en un instant le robot menaçant.
Sous les yeux figés de Franky et Andy, la princesse du parc révèle sa véritable nature.
Ce qu’elles viennent de réveiller… pourrait bien faire basculer leur monde.
Ce n’est pas la première fois que Glitch explore la question des intelligences artificielles. Le studio s’y était déjà confronté avec la série Murder Drones, où des machines développent une forme de conscience dans un univers brutal, ainsi qu’avec The Amazing Digital Circus, qui met en scène des esprits piégés dans un environnement numérique prenant la forme d’un jeu vidéo.
Mais ici, avec « les Chevaliers de Guenièvre », le thème franchit un cap. Il ne s’agit plus seulement de conscience artificielle ou d’identité numérique. La série semble déplacer la question vers un terrain bien plus vaste, presque politique :
que deviennent nos rêves lorsqu’ils sont industrialisés ?
Et surtout : comment se les réapproprier pour qu’ils redeviennent les nôtres ?
Car le parc, dans toute sa splendeur suspendue, n’est pas qu’un décor. C’est une machine à produire du rêve standardisé. Une usine à imaginaire. La féerie y est codifiée, optimisée, vendue. Elle devient un produit, calibré pour émerveiller… sans jamais déranger.
Dans ce contexte, la série semble poser une question troublante, presque subversive :
et si la fantasy, le kawaii, la féerie… n’étaient que des filtres ?
Des couches esthétiques destinées à masquer la laideur du monde réel — ses inégalités, sa violence, son exploitation ?
Le contraste entre les hauteurs lumineuses du parc et les bas-fonds pollués de la planète devient alors une métaphore limpide :
le rêve n’a pas disparu… il a simplement été confisqué.
Un détail visuel renforce particulièrement cette idée : le liquide bleu qui s’écoule de Guenièvre.
Un bleu artificiel, presque irréel.
Ce choix n’est pas anodin. Il évoque immédiatement ces publicités de produits hygiéniques où l’on remplace le rouge du sang par un liquide bleu aseptisé. Une manière de rendre le réel plus acceptable, plus propre, et surtout plus vendable. Une manière, surtout, de ne pas montrer ce qui dérange.
Dans « les Chevaliers de Guenièvre », ce bleu devient un symbole.
Celui d’un monde qui refuse de regarder la réalité en face.
Celui d’une industrie qui édulcore, filtre et reformate le réel pour le rendre consommable.
Et derrière cette esthétique lisse, une question persiste, presque inquiétante :
qu’est-ce qui a été effacé pour que le rêve soit aussi parfait ?
Ce projet marque aussi une collaboration qui ne passe pas inaperçue : le retour de Dana Terrace, la créatrice de The Owl House. Une série adorée par le public, devenue culte en très peu de temps… mais aussi connue pour sa fin écourtée, une décision qui avait fortement déçu les fans.
Derrière cette polémique, une question revenait souvent : est-ce que les grandes chaînes comme Disney Channel laissent encore assez de place aux projets un peu différents ? Aux histoires qui prennent des risques, qui sortent du cadre ?
C’est justement là que « les Chevaliers de Guenièvre » devient intéressant. En retrouvant Dana Terrace aux côtés de John Bailey Owen et Zach Marcus, mais cette fois dans un cadre indépendant avec Glitch Productions, le projet donne l’impression d’un nouveau départ.
Ici, pas de contraintes liées à une image de marque trop stricte, pas de format imposé pour “plaire au plus grand nombre”. Le ton est plus sombre, plus libre, parfois même plus dérangeant. Et ce n’est sûrement pas un hasard.
Difficile de ne pas y voir un message en creux : aujourd’hui, certaines des idées les plus originales ne trouvent plus forcément leur place dans les circuits traditionnels. Elles doivent aller voir ailleurs pour exister pleinement.
Alors oui, il serait exagéré de dire que les grandes chaînes freinent toute créativité. Mais il est tout aussi difficile d’ignorer que de plus en plus de créateurs semblent s’épanouir loin d’elles.
Avec « les Chevaliers de Guenièvre », Dana Terrace ne signe pas seulement une nouvelle série. Elle participe peut-être, volontairement ou non, à un mouvement plus large : celui d’une genre d'animation qui cherche à reprendre le contrôle de ses histoires… quitte à sortir du système pour y parvenir.
Je ne dis pas que les grands studios sont morts.
Mais il faut bien reconnaître une chose : ces dernières années, les projets les plus audacieux et les plus commentés viennent souvent de structures indépendantes, et Glitch en est devenu l’un des exemples les plus visibles. La chaîne GLITCH rassemble plus de 20 millions d’abonnés sur YouTube, ce qui montre qu’une série diffusée en ligne peut toucher un public immense sans passer par la télévision traditionnelle.
Avec« les Chevaliers de Guenièvre », Glitch pousse cette logique encore plus loin. Le studio présente lui-même le projet comme son premier show 2D, une “indie animated, sci-fi psychological thriller”, porté par Dana Terrace, John Bailey Owen et Zach Marcus.
Dès son teaser du 17 janvier 2025, la série affichait clairement ses ambitions : un univers de conte de fées détourné, mais traité avec une vraie nervosité visuelle et une tension presque dérangeante.
Et c’est là que le projet devient intéressant, c'est presque un manifeste politique. Glitch montre qu’on peut lancer une œuvre en 2D, travailler avec d’anciens talents de Disney comme Dana Terrace, et construire une proposition forte directement sur YouTube, sans attendre le feu vert d’un grand diffuseur. Ce n’est plus seulement une question de style : c’est une question de liberté.
Ce premier épisode m’a donné une sensation rare : celle d’assister à la naissance de quelque chose d’important. Pas juste une satire de Disney. Pas juste une dystopie cyberpunk. Mais une œuvre qui semble dire, en creux, que nos rêves ne devraient pas être confisqués par les empires du divertissement. Dans cette lecture, Guenièvre n’est pas seulement un personnage : elle devient le symbole d’un imaginaire qui se réveille, se libère, et refuse d’être réduit à un produit.
Et si Guenièvre s’est échappée de son parc… peut-être que nous aussi, on peut reprendre le contrôle de nos imaginaires.